Angelica Maria FRANCO LAVERDE

Sujet de thèse : L’argumentation dans le délire du président Schreber

Date de soutenance de la thèse : 30.11.2019

Résumé de la thèse : Dans ce document, nous proposons une analyse de l’argumentation du Président Schreber que ce dernier a développé dans ses Mémoires [1903] et dans l’« Exposé des Moyens d’Appel » [1902]. Notre analyse s’inspire de la Nouvelle Rhétorique de Chaïm Perelman et de Lucie Olbrechts-Tyteca dont les thèses centrales sont consignées dans leur Traité de l’Argumentation [1958]. Les Mémoires et l’« Exposé des Moyens d’Appel » de Schreber ont été écrits sous la forme d’une structure argumentative stricte. Notre étude se veut hétérogène parce qu’elle ne traite pas les Mémoires sous l’angle d’une « psychophagie » psychanalytique ou psychiatrique. En nous tenant au plus près du récit de Schreber, nous cherchons à décrire plutôt qu’à théoriser grâce à la méthode descriptive des auteurs du Traité de l’Argumentation qui est en dehors de toute prescription normative. Les outils de la Nouvelle Rhétorique nous permettent de soutenir la thèse selon laquelle le délire de Schreber a une fonction d’adresse. C’est pourquoi nous mettons en évidence les moments d’ouverture dans le délire de Schreber particulièrement lorsque nous décrivons l’argumentation par incompatibilité et couples philosophiques. On peut observer tout au long des Mémoires un mélange étrange fait de certitude inébranlable et de doute. Pour Schreber, maints aspects de son délire ne sont que des hypothèses, des conjectures. Cela montre bien que le délire n’est pas quelque chose de statique, de fixe et de cristallisé. La Nouvelle Rhétorique nous a permis de découvrir que la thèse de l’« incorrigibilité du délire » est discutable. Dans le délire, il existe une dynamique constante mais aussi des renversements dialectiques. Par conséquent, le doute a sa place et la certitude ne règne pas de manière absolue. Certitude et doute constituent un ensemble indissociable qui rend complexe une expérience de vie comme celle du Président Schreber.
Perelman et Olbrechts-Tyteca dans leur Traité de l’Argumentation posent les fondements de ce qu’ils ont dénommé la Nouvelle Rhétorique. Celle-ci a comme objectif « l’étude des techniques discursives permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à leur assentiment ». Il s’agit alors de produire des effets, d’agir sur les esprits grâce à des moyens tels que les arguments ou les preuves rhétoriques. Perelman et Olbrechts-Tyteca vont à l’encontre d’un modèle scientiste qui prétend que raisonner est synonyme de démontrer et qui renvoie à une pratique impersonnelle telle qu’un calcul mathématique. Pour ces auteurs, l’exercice de la raison consiste à délibérer, critiquer et réfuter. C’est pourquoi leur modèle de rhétorique attache une importance majeure à l’argumentation et tout particulièrement à celle d’ordre philosophique. En effet, dans le champ de la philosophie, il est question aussi de rhétorique. D’après Perelman et Olbrechts-Tyteca, le philosophe, comme tous ceux qui veulent agir sur autrui au travers des discours, utilise des arguments pour tenter d’obtenir l’adhésion des autres. Mais ces auteurs introduisent dans leur modèle rhétorique une notion nouvelle, celle d’auditoire universel constitué de personnes adultes, raisonnables et compétentes pour juger. Sachant que cet auditoire est juste un guide, un idéal impossible à atteindre, le fait de s’adresser à lui impose un « effort maximum d’argumentation […] ». Cet auditoire peut être incarné par des individus concrets (l’interlocuteur d’un dialogue ou l’individu lui-même), mais ces derniers seront « des incarnations toujours précaires ». Ainsi, au lieu d’assimiler l’auditoire universel à un « esprit divin », il serait plus approprié — affirment les auteurs — de caractériser chaque orateur en fonction de l’image que celui-ci se fait de l’auditoire qu’il tente de conquérir avec ses arguments. Pour chaque orateur, il existe un idéal d’auditoire qui transcende tous les autres.
C’est ce modèle de rhétorique et d’argumentation que nous avions en tête quand nous avons découvert le livre Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber. La structure argumentative de ce récit délirant nous a interpelés. Schreber a réussi à atteindre l’objectif qu’il s’était fixé : sortir de l’hôpital. Jusque-là, nous pensions qu’il y avait une incompatibilité définitive entre raison et déraison. En effet, les personnes « non raisonnables » ne font pas partie de l’auditoire universel tel que défini par les auteurs du Traité de l’Argumentation qui n’ont jamais eu à analyser les productions discursives des récits délirants. Néanmoins, la conception dynamique de la rhétorique de Perelman et Olbrecht-Tyteca nous a stimulés pour entreprendre une lecture de l’argumentation des Mémoires de Schreber. Au même titre que la philosophie ne peut échapper à la rhétorique, nous développerons l’idée selon laquelle la rhétorique est mise en jeu dans le délire.
Bien que nous nous intéressions à la thématique du délire, notre thèse n’a ni la prétention de résoudre la question de la genèse de la psychose ni l’intention de proposer un nouveau regard clinique sur le délire. C’est pourquoi nous n’en faisons pas une approche métapsychologique. Nous reconnaissons ici la limite de notre démarche. Notre étude se veut hétérogène, c’est-à-dire qu’elle est une lecture des Mémoires en dehors de la « psychophagie » — psychanalytique et psychiatrique — pour « rendre à Schreber sa propre voix ». Ainsi nous avons décidé de nous tenir au plus près de son récit et nous avons cherché à décrire plutôt qu’à théoriser. Pour ce faire, nous mettons en œuvre la méthode descriptive des auteurs du Traité de l’Argumentation qui rend compte de la façon dont les gens argumentent effectivement, en dehors de toute prescription normative.

Le délire de Schreber est un récit qui contient les aspects essentiels d’une interaction argumentative : un orateur, un auditoire, les points de départ de l’argumentation et les arguments. Notre approche est une approche hétérogène qui saisit le délire sous l’angle de l’argumentation, pour montrer que le délire raisonne, voire résonne, avec une logique complexe : le délire est fait de « voix », vécues comme venant de l’extérieur, qui s’imposent à une personne et la rendent prisonnière malgré ses tentatives pour s’en sortir. Ces tentatives, qui sont autant de petites ou de grandes conquêtes psychiques, peuvent aboutir, parfois non. Schreber, quant à lui, arrive à trouver un « compromis raisonnable ». Dans ses écrits, Schreber fait écho à ces voix, sorte de geôliers, tout en cherchant constamment à s’en écarter. Il est important de faire reconnaître aux personnes les plus diverses le travail complexe de la pensée délirante tissée de raisonnements et de souffrance et les familiariser avec les récit délirants tel celui de Schreber pour tenter — comme il l’affirme lui-même — d’« éveiller en autrui fût-ce un doute » concernant les préjugés les plus ancrés sur la folie.

Contact : eecheverry@uao.edu.co

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