Institut des Amériques. Décoloniser les sciences sociales : les voi(e)x d’une raison qui souffre. Appel à communications jusqu’au 10.12.2018

APPEL À CONTRIBUTIONS

Journées Internationales d’Études
« Décoloniser les sciences sociales : les voi(e)x d’une raison qui souffre »

Printemps 2019 – Cap Haïtien
Campus Henry Christophe de Limonade

 

Présentation : 

L’Institut des Amériques (IdA) est un réseau d’universités françaises regroupées autour de la recherche américaniste en sciences humaines et sociales. À travers ses Pôles internationaux, il assure la valorisation, la diffusion et l’enrichissement des études américanistes françaises sur le continent américain. Dans ce but, le Pôle Caraïbe de l’IdA organise des journées internationales d’étude sur le thème « Décoloniser les sciences sociales : les voi(e)x d’une raison qui souffre », du 7 au 8 mars 2019, au Campus Henry Christophe de Limonade (Haïti).

 

Cadre théorique :

La science comme fabrique de connaissances méthodiques se distingue d’autres formes de production de savoirs par certains critères de démarcation qui séparent l’espace de scientificité des espaces non scientifiques. Ces critères délimitent le lieu d’énonciation de la science ainsi que ses hors-lieux, même si, dans sa prétention de valoir partout et pour tous, l’espace de scientificité est conçu en réalité comme un « non-lieu » qui dénie, par principe, la validité et même l’existence des connaissances nées en son dehors. Ce non-lieu ou cet universalisme est, comme nous savons, le cœur de la scientificité, le terrain sur lequel s’édifient les sciences humaines et sociales, qui calquent leurs critères fondamentaux de démarcation sur les sciences dites « pures ».

Pourtant, les derniers développements des études décoloniales ont mis les sciences, particulièrement les sciences sociales et humaines, devant l’impossibilité de se rapporter à cet espace de scientificité, à ce (non)lieu universel d’énonciation, en montrant que les connaissances se construisent toujours depuis des expériences historiques qui sont géographiquement situées et qui répondent aux problématiques particulières des sociétés concrètes, même si les idées et les savoirs migrent et circulent toujours parmi plusieurs territoires. L’espace universel de scientificité se rapporte en réalité à une partie du monde bien localisée et surtout à une place : celle de la centralité, laquelle doit être comprise non seulement comme un point d’idéalité accessible en tous lieux selon des conditions d’accès différentielles, mais encore comme un artéfact venant à l’appui des exercices globaux de colonisation et de néo-colonialisme. Le problème de l’épistémologie moderne, qui est celui des critères de démarcation de l’espace de scientificité, ne se pose seulement du fait que celle-là s’élabore depuis l’Occident, mais plus précisément du fait qu’elle constitue un appareil d’occidentalisation qui se développe à partir des multiples pratiques d’infériorisation des autres formes de connaissance relevant d’autres expériences historiques, culturelles et sociales, d’autres géographies, et arrive à s’imposer ainsi à tous et partout. Les sciences modernes construisent alors leur universalité sur la destruction de la diversité des manières de connaître, ou suivant l’expression de B. de Sousa Santos, sur l’« épistémicide » inhérent à la colonisation.

Lorsque E. Husserl analysait la « crise des sciences européennes », il proposait une refondation ou une reconstruction de l’espace de scientificité à partir d’un « sol d’expérience » qui relève non pas des axiomes de la rationalité classique, mais du vécu phénoménologique. Si nous admettons, avec lui et avec la pensée décoloniale, que tout savoir découle d’un sol d’expérience, nous devons souligner en même temps que le concept husserlien ne rend pas compte de la diversité d’expériences historiques et se montre incapable de prendre en charge l’expérience douloureuse des schèmes épistémiques modernes et les blessures liées à toutes les formes de domination et d’exploitation. La différence d’expériences historiques déplace l’universel vers le particulier, mais elle nous empêche, en même temps, de chuter dans un relativisme culturel, nous obligeant à effectuer un retour sur les « sols » partagés et à articuler depuis ces lieux concrets des concepts différents de l’universel.

Selon F. Fanon, « pour le peuple colonisé la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre ». En effet, le rapport que les Amériques entretiennent avec la terre structure l’une des expériences des plus problématiques qui traversent le continent : alors que les populations d’origine africaine, vendues en esclavage, ont été arrachées à leur terre, les peuples amérindiens, envahis par les Européens, en ont été expropriés. Toutes les deux ont dû inventer d’autres manières de forger leur appartenance, de s’enraciner sur une terre qui leur est à la fois propre et étrangère, et de marcher tantôt sur le vide tantôt sur une pluralité de racines. À cette question vitale de la terre, il faut rajouter l’expérience dramatique des catastrophes sismiques et climatologiques qui secouent périodiquement ces territoires et qui mettent ces populations dans un rapport d’intimité unique avec leur sol.

La terre comme nouvelle connexion des sols et d’universalités concerne, d’une part, la sphère terrestre, la globalité dans leur dynamique de création de monde et de sens, ou pour le dire avec E. Glissant, elle concerne Tout-Monde ; et d’autre part, elle réfère au « topos » concret sur lequel peuvent marcher et se jeter les racines. Ce nouveau concept nous déplace vers de nouvelles problématiques et vers des approches nouvelles des problèmes anciens. Nous avons insisté sur le problème de l’universel, mais nous devrons aussi aborder les thèmes connectés, liés aux expériences affectives, corporelles et pour la plupart traumatiques des peuples colonisés. À travers le concept de « mémoires souffrantes » ou de « sentipensar », nous pouvons repenser l’espace des sciences sociales et humaines en mettant au premier plan l’affectivité, la corporalité, et en somme, les dimensions esthétiques, esthétiques et telluriques de l’expérience épistémique, depuis un point de vue transversal aux sciences humaines et sociales.

Moyennant la mise en scène de ces thèmes et questions nous entendons, d’une part, faire une « écologie des savoirs » qui valorise et « recycle » les modes de connaître détruits ou rejetés par le colonialisme, et d’autre part, proposer des instruments pour traiter et transmuter les expériences traumatiques qui font écran aujourd’hui à la fabrication des savoirs et des manières de savoir non occidentales. À la fois sol concret et globalité planétaire, la terre constitue un lieu partagé qui, loin des non-lieux de l’universalité occidentale, met en fonctionnement une dimension tellurique utile à la réélaboration des sciences depuis la perspective décoloniale. À partir de ce terrain, nous nous proposons de reprendre la critique des sciences, non pas depuis une philosophie ou une autre, mais plutôt à partir des différentes « géophilosophies » américaines et caribéennes qui pourront nous permettre de réorganiser les savoirs en « archipel », de mettre en pratique des « concepts flottants », de rendre compte des idées migrantes et de recueillir ces silences disséminés à travers les hors-lieux de l’espace de scientificité occidental, de manière à offrir à la discussion des instruments pouvant contribuer au travail de décolonisation des sciences en général et des sciences humaines et sociales en particulier.

  • Axe 1 – Une terre qui marche. Géophilosophies et nouvelles cartographies de l’universel : de l’Être à l’et. Dans cet axe, il s’agit de proposer les formes mouvantes de la terre auxquelles donnent lieu les nouvelles cartographies et les géophilosophies qui montrent que la terre est textualité et sens.
  • Axe 2 – L’affect dans la construction des savoirs. Logiques diverselles de la corporalité et transmutation des valeurs épistémiques : vers une « gaya scienzia ». Les corps et leurs passions sont généralement oubliés dans les constructions épistémologiques. Ici, il est important de montrer comment le corps, vecteur fondamental de la relation à la terre, porte toutes les marques des expériences de sens qui structurent les pratiques. Comment la souffrance fait-elle trace et signe épistémiques pour l’horizon décolonial ?
  • Axe 3 – Au Sud de l’espace de scientificité. Comment parcourir les autres-lieux des sciences ? comment décoloniser le sol épistémologique d’expérience ? L’épistémologie élaborée depuis le Sud de la pensée occidentale revendique de faire l’épreuve des autres-lieux des sciences. Comment se pense-t-elle au regard des déterminations coloniales des altérités et selon quels glissements en vient-elle à une épistémologie refondue et recréée ?
  • Axe 4 – Concepts migrants et pratiques frontalières. Histoires et géographies croisées dans la fabrication de la décolonialité du savoir : Les épistémologies qui émergent aux croisements des lieux de savoirs et des sciences instituent de nouvelles relations avec les histoires et les géographies. Quels récits, quelles réécritures de la modernité, quelles théories de l’émancipation entendent-elles abriter et développer ?

 

PARTICIPATION

Les participants sont invités à proposer :

  • Un panel thématique, constitué de 3 à 5 intervenant.e.s (président.e inclu.e) et éventuellement d’un.e discutant.e ;
  • Une table ronde, constituée d’un.e présidente et de 2 à 3 intervenant.e.s ;
  • Atelier / work-shop / activité autre ;
  • Une contribution individuelle.

Les propositions, d’une longueur maximale de 350 mots pour les contributions individuelles et de 700 mots pour les propositions collectives, doivent être présentées sous la forme d’un document intitulé « NOM-Prénom-JIE-2019 » et envoyées au comité d’organisation des journées à polecaraibe@institutdesameriques.fr

Elles doivent inclure :

  • L’axe thématique auquel la proposition se rattache ;
  • Un titre et un résumé présentant la question de recherche posée et l’approche méthodologique adoptée ;
  • Pour les propositions de panels et de tables rondes, le nom de la personne en charge de faciliter la séance, des intervenant.e.s et éventuellement du.de la discutant.e

DATE LIMITE D’ENVOI DES PROPOSITIONS : 10 décembre 2018
NOTIFICATION DES PROPOSITIONS : 18 décembre 2018
JOURNÉES INTERNATIONALES D’ÉTUDES : Printemps 2019 (Dates à venir)

 

Comité d’organisation

Comité scientifique : Jhon Picard Byron (FE-UEH, LADIREP) ; Edelyn Dorismond (CHCL/ CIPH) ; Stéphane Douailler (Université Paris 8, LLCP – EA 4008) ; Jean-Waddimir Gustinvil (ENS-UEH / LADIREP) ; Nadia Yala Kisukidi (Université Paris 8, LLCP – EA 4008) ; Pedro José Ortega (Université Autonome de Saint Domingue – IGLOBAL) ; Françoise Simasotchi (Université Paris 8, LHE – EA 7322).